Grandir en marge : récit d’une vie façonnée par l’invisible
Trop timide, trop décalée, jamais dans le moule : à 40 ans, le diagnostic d'autisme de ses enfants révèle enfin à cette maman qui elle est vraiment.
Petites victoires, grandes désillusions, coup de gueule ou de blues, dingueries et drôleries : partagez vos émotions et vos questionnements avec les autres lecteurs de La lettre d'Ulysse.
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J’ai longtemps été une enfant discrète. Trop discrète.
Une enfant qui ne se mélangeait pas, très timide, presque transparente. À l’école, j’étais ce que l’on pourrait appeler un fantôme : absente sans être absente, présente sans jamais faire de bruit. Mon absence en classe n’était parfois même pas remarquée par les enseignants. Je ne dérangeais pas. Je ne demandais rien. Je me contentais d’être là.
À l’adolescence, j’ai pourtant tenté un premier pas vers les autres. Après un début de parcours en BEP secrétariat, j’ai décidé de changer radicalement de voie pour m’orienter vers l’hôtellerie-restauration. Mon objectif n’était pas tant professionnel que personnel : vaincre ma timidité, apprendre à m’ouvrir, me forcer à être en interaction permanente.
Ces années ont été difficiles. J’essayais de dépasser ce que je pensais être de simples traits de personnalité, sans comprendre à quel point cela me coûtait intérieurement.
C’est en partant vivre en Angleterre pendant deux ans que quelque chose s’est enfin apaisé. Là-bas, je ne me sentais pas jugée. Les codes sociaux me semblaient plus explicites, plus tolérants à la différence. Pour la première fois, j’ai eu le sentiment de pouvoir être moi-même sans devoir constamment me corriger.
Le retour en France a été brutal. Les difficultés professionnelles ont recommencé, presque immédiatement. Je n’étais « pas assez réactive », « trop introvertie », « trop timide », « pas assez dans le moule ». Je ne répondais pas aux standards attendus. Encore une fois, je ne comprenais pas ce qui m’était reproché, sinon d’être comme j’étais.
Sur le plan amical, mon parcours a toujours été le même : très peu d’amis, des relations rares mais profondes, et une grande solitude sociale que j’ai longtemps normalisée.
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Devenir mère, comprendre autrement
En 2010, un événement a bouleversé ma vie : j’ai découvert que j’étais enceinte de cinq mois de ma première fille, lors d’un simple contrôle gynécologique.
Cette grossesse, inattendue mais profondément désirée, m’a conduite à arrêter l’hôtellerie-restauration pour me consacrer à mon enfant. Avec son papa, nous avons ensuite choisi d’agrandir la famille : une deuxième petite fille est née en octobre 2011, puis un petit garçon en octobre 2014.
Très tôt, ma seconde fille, L., a présenté des difficultés importantes. Les deux premières années ont été éprouvantes : crises nocturnes intenses, hurlements de frustration durant parfois deux heures sans raison apparente, épuisement constant. Elle développait également une passion dévorante pour les couleurs et le dessin, exclusive et envahissante.
Les années passant, les crises se sont amplifiées. Jusqu’au jour où elle est partie en courant, pieds nus, à travers les champs. Ce jour-là, je me suis sentie complètement dépassée. J’ai décidé de demander un diagnostic.
En décembre 2024, le verdict est tombé : autisme de haut niveau (NDLR : TSA de niveau 1), avec un quotient intellectuel de 120, et une incapacité à reconnaître les émotions sur un visage.
À cet instant, tout a pris sens.
Les crises interminables, les nuits à pleurer, la fatigue extrême, la compensation permanente à l’école comme à la maison. Tout.
Et avec cette compréhension est arrivée une culpabilité immense.
Pendant des années, je m’étais formée à l’autisme et au TDAH. J’avais lu, appris, accompagné. Et je n’avais pas vu les signes chez mon propre enfant. Je l’élevais seule depuis le départ de son père en 2016, et je me suis longtemps reproché cet aveuglement.
Une famille, des questions en miroir
Mon fils, lui, grandit. Il est gentil, trop gentil, jovial, solaire.
Aujourd’hui âgé de 11 ans, il présente de grandes difficultés de concentration, à l’école comme à la maison, ainsi que des troubles de la propreté que je peine à comprendre et à résoudre. Un diagnostic de TDAH est en cours.
Mon aînée, de son côté, commence elle aussi à se poser des questions.
Et moi, dans tout cela ?
À 40 ans, je regarde ma trajectoire, celle de mes enfants, et une interrogation s’impose doucement, presque logiquement. Ce n’est pas leur père. Alors… moi ?
Quand je repense à mon parcours chaotique, à mon rapport au monde, aux relations sociales, au travail, cette hypothèse fait sens.
Trouver sa place autrement
Le monde professionnel reste un défi majeur pour moi.
Je ne me sens bien qu’en travaillant avec les enfants. Non pas parce que j’aurais une « âme d’enfant », mais parce que je ne comprends pas la compétition, la sournoiserie, les jeux de pouvoir des adultes. J’ai essayé. Vraiment.
J’ai occupé un poste de référente inclusion au sein d’une agglomération, un travail que j’aimais profondément. Mais la violence institutionnelle, la mauvaise foi des adultes — parents comme professionnels — m’ont menée au burn-out puis à la dépression.
Je ne comprends pas que l’on puisse faire du mal à un enfant. Cette incompréhension m’a coûté cher.
Aujourd’hui, je reprends mon agrément d’assistante maternelle et je donne des cours de français et d’anglais à domicile. Je tente également de créer une micro-entreprise d’accompagnement inclusif, même si le démarchage des professionnels de santé reste extrêmement difficile pour moi.
Parallèlement, je m’apprête à reprendre des études pour devenir enseignante de français.
Conclusion : mettre des mots sur l’invisible
À 40 ans, je ne cherche plus à rentrer dans un moule. Je vois bien que j'ai une hypersensibilité auditive, que j'ai besoin d'ordre, que j'ai des passions courtes et inachevées également. Après mon fils, je me ferai diagnostiquer. Pour mettre des mots sur mes maux, pas une étiquette.
Je cherche à comprendre, à relier les points, à donner du sens à ce qui, pendant longtemps, n’a été perçu que comme des échecs personnels.
Peut-être que mon histoire n’est pas celle d’une inadaptation, mais celle d’une différence longtemps ignorée.
Et peut-être qu’en racontant ce parcours, je contribue, à ma manière, à rendre visible ce qui ne l’a jamais été.
Graine (pseudonyme)
Accompagnatrice spécialisée en troubles du neurodéveloppement, titulaire d'une maîtrise en sciences de l'éducation, Graine a traversé les mêmes labyrinthes que les familles qu'elle accompagne aujourd'hui. Elle a créé Graine des Possibles pour offrir aux parents un espace d'écoute, d'outils concrets et de regard bienveillant, là où les chemins semblent trop complexes pour être parcourus seuls. Parce que, selon elle, "chaque enfant porte en lui des possibles qui n'attendent que d'être vus".
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