L'autisme de son fils a rendu Olivier Tran plus "Afuté"
À 14 ans, Alexandre se retrouve sans solution. Son père, cadre dans l'industrie, prend conscience qu'il faut lui construire, comme à d'autres, une place dans le monde ordinaire.
Au sommaire :
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🥊 Le combat d'Olivier Tran pour l'inclusion
À 14 ans, pour Alexandre, il n'y a plus rien. Plus de place nulle part, ni à l'école, ni dans une structure. Les journées de cet ado autiste non-oralisant s'étirent à la maison, devant des vidéos YouTube — dont certaines évoquent le suicide. « Ça se passait mal », dit avec pudeur son père, Olivier Tran.
Olivier est alors cadre dans l'industrie de l'aluminium. Il a été pendant vingt ans « un produit type de la société », un cadre qui réussit et qu'on valorise. Il construit des usines à l'étranger, mène des projets avec Airbus, Boeing, SpaceX. « Je ramenais du fric donc j'avais le droit de ne pas m'occuper de ça », confie-t-il.
« Ça », c'est la prise en charge au quotidien d'Alexandre. « J’ai toujours aimé mon fils, son handicap ne m’a jamais gêné. Mais je ne m’étais jamais engagé pour gérer les problèmes du quotidien. Comme nombre de pères de famille, j’avais délégué les rendez-vous, les prises en charge ou les transports à ma femme. Le handicap, d’un point de vue pratique, c’était elle ».
La fracture
Survient ce qu'Olivier appelle « une fracture » : l'école ferme ses portes à Alexandre, aucune structure ne prend le relais, et l'adolescent « se retrouve exclu de la société puisqu'il ne sait ni lire, ni écrire, ni parler ». Retenu chez lui par défaut.
Des milliers de familles et d'enfants connaissent ce déni d'avenir. À des âges différents et avec des profils variés. Ce vide n'est pas un accident de parcours isolé : c'est une étape presque prévisible pour de nombreux enfants autistes ou porteurs d'un handicap cognitif et leurs familles. « Le schéma est assez clair et ça me met en colère », dit-il.
Une colère dirigée contre une société « qui n'est pas capable de prendre en compte la différence de certains de nos enfants », alors qu'il y en a « des centaines de milliers comme Alexandre ». Selon une enquête de l'Unapei de 2025, plus de la moitié des enfants handicapés suivis par ses associations ont moins de six heures de scolarisation par semaine. « C'est suffisamment un gros problème pour se dire qu'on ne s'y prend peut-être pas très bien et qu'il faudrait qu'on se batte pour ça. »
« L'impuissance, ça tétanise. La colère, c'est ce qui nous fait bouger. »
Alors Olivier bifurque : il abandonne sa carrière et commence à construire.
« Regardez, ils vont bien bosser»
En juillet 2020, Biscornu ouvre. Un traiteur solidaire, anti-gaspi, qui livre des prestations aux entreprises avec la même exigence qu'un concurrent haut de gamme. La conviction de son fondateur : « Il n'y a pas plus fort pour faire de l'inclusion que de faire la démonstration. Regardez, ils vont bien bosser. Vous allez goûter des choses extraordinaires. Et ils vont vous surprendre par la qualité d'exécution. »
Ce qui change, c'est l'organisation interne : les cuisines sont organisées en postes spécifiques — plonge, découpe, cuisson, packaging. Chaque poste est pensé pour que quelqu'un qui ne lit pas, ne parle pas, ne mémorise pas de la même façon que tout un chacun, puisse travailler pleinement. Les gestes sont appris par répétition, les étapes visualisées par schémas et codes couleurs, les encadrants formés au handicap. En 2025, Biscornu employait 43 salariés permanents, dont 23 en situation de handicap, et avait formé 80 extras pour ses événements.
Olivier en rit encore aujourd'hui : lancer un traiteur pour de l'événementiel entre deux confinements, alors qu'agendas et budgets sont gelés, c'était un défi de plus à surmonter. Ce que le timing ne dit pas, c'est dans quel état le fondateur a préparé ce lancement.
« Si on est convaincu de quelque chose, c'est ça le chemin »
Pendant les mois qui précèdent, il traverse un Covid long. Son cerveau se brouille plusieurs heures par jour. Acouphènes, tremblements, tachycardie. L'ancien cadre international à qui rien n'avait jamais vraiment résisté découvre ce que c'est de ne plus avoir accès à ses propres ressources. « J'ai vécu une limite personnelle : physique et psychique, avec l'anxiété. Je ne savais pas que ça pouvait exister. »
Dans l'épreuve, il comprend d'où surgit en partie cette angoisse : la peur du regard des autres, d'échouer publiquement, de porter une voix sans qu'elle soit entendue. La sortie viendra plus tard, dans un mouvement d'introspection, la conviction que ce qu'il fait est juste chevillée au corps : « Si on est convaincu de quelque chose, c'est ça le chemin. »
C'est toutefois encore dans cet état anxieux qu'il passe ses premiers appels. Depuis chez lui, téléphone en main, entre deux vagues d'angoisse. « Je prenais mon téléphone, j'étais à la maison, je lançais mon projet. » Il se présente simplement : père d'un enfant autiste, qui voudrait que son fils puisse travailler un jour. « C'était soit une cuisine, soit des fruits et légumes, soit je ne sais pas quoi. Ça faisait strike systématique — 100% des gens que j'avais appelés me donnaient un rendez-vous. » Pas de pitch, pas de deck. « Alors que j'étais au plus mal de toute ma vie — je n'avais jamais connu des vagues d'angoisse comme ça — je n'ai jamais mené un projet aussi vite. »
« Les gens étaient convaincus par la dimension politique »
Chaque personne contactée en appelle trois autres, qui veulent à leur tour rencontrer Olivier et contribuer. Une communauté se constitue, rapidement, autour du projet. Ce qui étonne Olivier : ce ne sont pas des parents d'enfants handicapés qui portent cette dynamique. « C'étaient vraiment des personnes qui n'étaient même pas concernées par le handicap. Les gens étaient convaincus par la dimension politique, j'ai l'impression. C'est ça qui est étonnant. » Certains de ces premiers acteurs sont encore là cinq ans plus tard. « L'assurance de ce combat-là, du fait que c'était juste, a fait que ça m'a fait tenir. C'était ce feedback positif — le projet qui avançait, les gens qui adhéraient — qui m'a donné l'énergie de continuer. »
Dans le même élan, dès avril 2020, Afuté vient compléter la vision d'Olivier, en amont du traiteur atypique. L'association forme des jeunes de 14 à 30 ans porteurs d'un handicap mental ou cognitif — sans prérequis scolaires, sans mots ni texte : la pédagogie repose sur des pictogrammes uniquement, pensés pour les profils les plus sévères. Le cursus le plus avancé, Envol Pro, se déroule directement en entreprise : le jeune travaille en binôme avec un salarié chez Accor, Sodexo ou GSF — l'employeur devient formateur. Le jeune conserve sa place en IME ou en ESAT, et son AAH, pendant toute la durée de la formation. Parmi les premiers diplômés, 50% sont aujourd'hui employés en milieu ordinaire. Si Biscornu démontre que c'est possible, Afuté construit le chemin pour y parvenir pour des centaines de jeunes, dans quatre villes, et l'ambition d'aller plus loin.
« C'est un combat de transformation de la société »
Olivier n'évoque jamais une démarche d'insertion » : « Plus qu'une entreprise, plus qu'un projet d'inclusion, c'est un combat de transformation de la société que je porte. » L'idée qu'on puisse être à la fois fort et faible, compétent sur certains sujets et pas sur d'autres, il l'a longtemps mise de côté, dans une carrière construite sur la performance et la réussite visible. Ce qu'il défend aujourd'hui va dans le sens inverse. « On gagnerait énormément à construire des organisations et une société avec les forces des uns pour compenser les fragilités et les faiblesses des autres. »
cHaméléons, la troisième structure qu'Olivier a fondée, est l'extension de sa lutte à l'univers de l'entreprise. Elle accompagne les deux côtés : les employeurs, pour identifier les postes et les environnements où un jeune avec handicap cognitif sera « exactement à sa place » ; les jeunes eux-mêmes, pour les préparer à y entrer. « C'est un sur-mesure, mais à grande échelle », dit Olivier. La méthode repose sur une analyse fine des organisations : disséquer les tâches, les rythmes, les interactions, pour trouver le point d'appui qui convient à chaque profil, sans exiger qu'il se conforme d'abord à un moule pensé sans lui.
La vision d'Olivier se heurte cependant à un frein culturel. « Le secteur médico-social a été créé pour nos enfants dissociés du reste du monde. » Une séparation pensée pour protéger, qui a fini par enfermer. « Ça partait d'une bonne intention, mais c'est un monde où ils se retrouvent parqués ensemble. » L'inclusion, pour Olivier, « c'est une société multiple à laquelle nos enfants contribuent, où ils ont leur rôle à jouer, leur vie avec nous — pas dans un monde à part. »
Reste un travail de pédagogie. « On peut comprendre qu'un secteur qui avait vocation à protéger nos enfants du reste du monde s'en tienne à l'écart. Mais le monde ordinaire, ce ne sont pas que de gros méchants exploiteurs. On peut trouver des solutions pour que chacun soit à l'aise, gagnant-gagnant. »
« Emmener nos enfants le plus loin possible »
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