❤️🩹 Émotions et autisme : pourquoi c'est compliqué
Pourquoi reconnaître et comprendre les émotions est plus difficile pour de nombreuses personnes autistes, et ce que cela change au quotidien.
Au sommaire :
❤️🩹 Emotions | Premier article d'une série sur ce thème : pourquoi la perception des émotions est difficile chez certaines personnes autistes.
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❤️🩹 Pourquoi percevoir les émotions est difficile pour les personnes autistes
Mon cœur bat très fort. Hector, qui a un peu plus de 6 ans, vient de m’arracher la main et de traverser la rue en courant, sans un regard pour les voitures qui passent. Je le rejoins, encore secoué par la peur. Dans un réflexe, je lui passe un savon.
Et il rit.
Dans ma tête, ça tourne en boucle : « Il ne se rend pas compte. » Je suis terrorisé, lui s’amuse. On ne vit clairement pas la même scène.
Un double problème d'accès à l'information émotionnelle
Dans de nombreuses familles concernées par l’autisme, ce type de scène n’a rien d’exceptionnel. On la retrouve sous des formes différentes : un enfant qui rit quand un parent pleure, qui continue à jouer pendant qu’on se fâche, qui tourne le dos au moment où l’adulte craque. À chaque fois, le même décalage apparaît : d’un côté un adulte débordé par l’émotion, de l’autre un enfant qui semble ne pas la voir.
Ce décalage ne vient pourtant pas d’un manque d’émotions, ni d’un défaut d’empathie. Il correspond, chez beaucoup de personnes autistes, à un double problème d’accès à l’information émotionnelle.
D’un côté, il est souvent difficile de capter les signaux émotionnels des autres, qu’ils passent par les expressions du visage, le ton de la voix ou l’ambiance de la situation.
De l’autre, il est tout aussi compliqué de sentir, nommer et organiser ses propres émotions.
Quand ces deux types de difficulté se cumulent, les malentendus se multiplient et les réactions de l’enfant paraissent « à côté de la plaque » aux yeux de ceux qui l’entourent.
On entend encore souvent que les personnes autistes « n’ont pas d’empathie ». Les recherches récentes montrent surtout une empathie complexe, qui ne se laisse pas réduire à ce cliché.
Les études décrites dans cet article indiquent que, face à la souffrance d’autrui, le cerveau de personnes autistes active la même « matrice de la douleur » que celui de personnes neurotypiques : la souffrance de l’autre est bien ressentie. En parallèle, on observe une forte mobilisation des régions impliquées dans le contrôle des émotions, comme si le cerveau cherchait à se protéger d’une intensité difficile à gérer. Le même type de stratégie est décrit chez des médecins qui côtoient la douleur au quotidien.
Plusieurs travaux, notamment synthétisés par AspieConseil, distinguent une empathie affective (ressentir ce que l’autre ressent) et une empathie cognitive et sociale (comprendre ce qui se passe chez l’autre et savoir comment réagir). Chez beaucoup de personnes autistes, l’empathie affective semble intacte, voire très forte, alors que l’empathie cognitive et les codes sociaux sont plus fragiles. Ce qui interroge sur la notion d’hyper‑empathie autiste : une sensibilité émotionnelle si élevée qu’elle nécessite de se protéger de certaines situations ou de certains récits.
Comment agit le cerveau pour décoder les émotions ?
Que fait n’importe quel cerveau quand il essaie de comprendre ce que quelqu’un ressent ? Derrière un « je vois bien qu’il est en colère » se cache en réalité tout un petit travail, très rapide, qu’on ne perçoit pas toujours.
- Capter des signaux. On regarde le visage, les yeux, la bouche, les sourcils, la posture, les gestes. On écoute aussi la voix : est-elle plus forte, plus sèche, plus aiguë, plus lente que d’habitude ? On tient compte de ce qui vient de se passer juste avant, du lieu, de la relation qu’on a avec la personne.
- Fabriquer une hypothèse. « Il est fâché », « elle est vexée », « il a peur ». Cette hypothèse se forme souvent sans mots, en quelques fractions de seconde. On ne se dit pas toujours consciemment « je vais analyser la situation », on a simplement une impression sur l’état émotionnel de l’autre.
- S'ajuster. Si l’on pense que l’autre est triste, on va s’approcher, parler plus doucement, proposer de l’aide. Si l’on pense qu’il est en colère, on va s’excuser, se justifier, ou au contraire, s’éloigner. La façon dont on répond dépend donc directement de la lecture émotionnelle faite juste avant.
Lire les émotions de l’autre ne relève donc pas d’un « sixième sens » mystérieux, mais d’une chaîne de micro‑opérations à partir de signaux visuels, sonores et contextuels.
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Quand lire les émotions devient plus compliqué
Pour beaucoup d’enfants autistes, certains maillons de cette chaîne sont plus fragiles ou fonctionnent autrement, et sont donc à l’origine des décalages que nous observons.
- Le visage ne « raconte » pas la même chose
Certaines études montrent que, pour une partie des personnes autistes, reconnaître les expressions faciales est plus difficile, surtout quand les émotions sont subtiles ou rapides. Une des raisons possibles est que le regard se pose moins sur les yeux et davantage sur la bouche ou des détails en périphérie, ce qui change la quantité d’indices émotionnels. - Une prosodie plus difficile à décoder
Les variations de ton, l’ironie ou le sarcasme sont souvent moins évidents à percevoir, ce qui complique l’accès au « sous‑texte » émotionnel d’une phrase. - Les mots pris très au sérieux
De nombreux enfants autistes prennent les messages au pied de la lettre et s’appuient davantage sur les mots que sur l’ambiance ou les implicites pour comprendre une situation.
Mis bout à bout, ces particularités font que l’enfant autiste ne voit pas automatiquement les mêmes choses que nous dans un visage, une voix ou une scène, et n’a donc pas accès à la même carte émotionnelle de la situation.
Ne pas savoir reconnaître ses propres émotions : l’alexithymie comme facteur aggravant
À cette perception partielle des signaux émotionnels extérieurs s’ajoute, chez beaucoup de personnes autistes, un autre souci : la difficulté à identifier, différencier et exprimer leurs propres émotions, ce que les chercheurs appellent alexithymie. Littéralement, le mot signifie « absence de mots pour les émotions ».
L’alexithymie ne veut pas dire « ne rien ressentir ». Les personnes concernées éprouvent bien des émotions, mais peinent à les reconnaître, à les nommer et à en parler aux autres.
Elle n’est pas spécifique à l’autisme, mais elle est plus fréquente chez les personnes autistes que dans la population générale, certaines sources parlant d’environ une personne autiste sur deux concernée à des degrés divers. On peut être autiste sans alexithymie, et alexithymique sans être autiste : ce sont deux réalités qui se recoupent souvent, sans se confondre, comme d'autres comorbidités associées à l'autisme.
Dans le quotidien, cela signifie que le signal émotionnel est bien là, mais qu’il arrive sous forme de messages brouillés ou décalés, difficiles à utiliser pour l’enfant comme pour son entourage : le corps réagit, l’émotion existe, mais la « traduction interne » en mots ou en demande d’aide ne se fait pas ou se fait trop tard.
- « J’ai mal au ventre »… et c’est de l’anxiété
Beaucoup d’enfants autistes décrivent leurs émotions à travers des sensations physiques : mal au ventre, mal à la tête, fatigue soudaine. Ces douleurs reviennent souvent avant l’école, avant un rendez‑vous stressant ou après une dispute : le corps sonne l’alarme, mais les mots restent coincés. - Impossible de répondre à « tu es triste ou fâché ? ».
Face à cette question, certains enfants restent muets, haussent les épaules ou répondent « je ne sais pas »… puis explosent quelques minutes plus tard. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, mais le signe qu’ils peinent à distinguer finement ce qui se passe à l’intérieur et à le classer en émotions repérables. - Passer de “tout va bien” à la crise sans prévenir.
Quand on ne perçoit pas bien la montée de ses émotions, il est difficile de sentir qu’on approche de la limite et de demander de l’aide à temps. L’enfant peut donner l’impression d’aller bien, puis basculer d’un coup en meltdown ou en shutdown, sans signaux d’alerte clairs pour l’adulte.
Ce type de bascule brutale est souvent décrit comme une dysrégulation émotionnelle : l’émotion monte, se cumule avec le stress sensoriel et relationnel, sans que l’enfant puisse en moduler l’intensité ni demander de l’aide à temps.
On retrouve ici la même logique que pour la douleur : le signal interne existe, mais la façon dont il est perçu, organisé et traduit en mots le rend difficile à utiliser, pour l’enfant comme pour ceux qui l’entourent.
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